Témoignages de la
Shoah
Le 24 Juillet 1944, un mois avant la
libération de Paris, la police allemande arrêtait les
élèves de l'école Lucien de Hirsch.
71 enfants et 11 maîtres étaient déportés et
exterminés à Auschwitz-Birkenau.
MON CAS PERSONNEL
Janine SILBERBERG
Nous avons été arrêtés à 6 heures du matin
dans notre appartement par des gendarmes français
accompagnés par des miliciens, c'est-à-dire des
français au service des allemands -tous armés de
revolvers. Nous avons eu 10 minutes pour nous habiller.
Le motif était d'ordre religieux " Juifs ".
J'avais 18 ans.
Cave de la Mairie en attendant l'arrivée de cars.
Ensuite, une nuit à la caserne de Saint-Etienne.
Le lendemain, départ dans un wagon ordinaire, encadrés
de soldats allemands en armes. Arrivée dans un camp à
Drancy : deux jours après, rassemblement dans la cour
pour un départ inconnu avec très peu à manger. Sur un
quai de gare de marchandises, un train de marchandises ;
les gens seront entassés dans ces wagons avec une
tinette pour leur besoins et de la paille par terre. Le
train fermé reste en gare dans la chaleur de fin mai et
s'ébranle vers le soir ; toujours destination inconnue.
A l'intérieur, règne la tristesse et la consternation.
Que va-t-il nous arriver ?
Il y a une petite lucarne dans le haut du wagon et de
temps en temps quelqu'un se fait hisser pour lire le nom
des gares et nous comprenons que la direction est :
" l'Est, c'est-à-dire l'Allemagne hitlérienne
".
2 jours et 2 nuits de transport. Wagon ouvert une fois
dans une plaine allemande pour vider le seau qui déborde
et qui sent très mauvais. On peut descendre sur le
ballast, entourés de soldats en armes. Tout le monde
remonte et la porte se referme sur les gens. Impossible
de s'allonger pour dormir, on est trop nombreux. Il y a
beaucoup de scènes de désespoir, les gens ont soif et
peur. Quand le convoi s'arrête au troisième matin, le
spectacle qu'offre le vasistas est horrible, mais nous
n'avons pas le temps de réfléchir, la porte s'ouvre sur
nous.
Vision d'apocalypse. Des hommes aux crânes rasés, en
pyjama rayé sautent dans le wagon et nous poussent
dehors ; n'oubliez pas la hauteur du wagon, il fallait
sauter sur le quai, pas le temps de prendre le peu de
bagages emportés de Drancy. Des cris, " Rauss,
schnell " des S.S. avec des cannes nous poussent,
des cris de gens pour rester ensemble. Des vieillards,
dans mon wagon, déjà mourants, en sont sortis sans
ménagements.
Une odeur de roussi nous prend à la gorge et puis
encore, toujours des hurlements, un ordre :
les hommes d'un côté, les femmes d'un autre côté. Pas
de temps pour s'embrasser ou se dire adieu, il faut faire
vite, vite. Les colonnes se forment, on essaie de faire
des signes à nos pères, frères ou maris.
Ma colonne de femmes passe devant un S.S. Il fait un tri,
il choisit, mais qui ? pourquoi ? Nous voyons des jeunes
mamans avec leur bébé, des vieillards, aussi d'autres
femmes mis dans une file à gauche ; des jeunes filles
dans une file à droite, à peu près 200 femmes sur le
nombre. Tout de suite on nous dirige vers ce qui paraît
être un camp.
C'est fini, nous sommes séparées de tous nos êtres
chers. Nous essayons de questionner les hommes en rayé
et la réponse est : " ils vont dans un camp de
repos et vous dans un camp de travail ". A notre
droite, une immense cheminée crache du feu et des
flammes ! Je ne donnerai pas de détails, ni ne ferai
apparaître mes sentiments. Froidement, voilà ce qui
suit.
Un bâtiment qui a l'air d'un ensemble de douches. Par
ordre alphabétique, nous passons devant des filles
bizarres qui nous piquent l'avant-bras gauche à l'encre.
C'est un numéro tatoué à jamais. On nous rase de
partout. On nous fait déshabiller.
Entièrement nues, méconnaissables à cause de la tête
rasée, nous sommes dirigées vers les douches, l'eau
coule froide, on boit, on a soif, faim. Toute une
journée, nous restons entassées dans cette salle à
courant d'air. Des questions, sans réponse.
Vers le soir, apparaissent des femmes qui apportent des
vêtements et les distribuent au hasard. Pas de
sous-vêtements, une robe et quelque chose pour les
pieds, chaussures trop petites ou trop grandes, où
sabots de bois, souvent deux chaussures du même pied.
Déguisées comme pour Pourim, nous sommes les nouvelles
déportées.
C'était Birkenau-Auschwitz en Haute-Silésie. Sur le
fronton " Arbeit macht Frei ". Très vite, on
apprit la vérité sur ce camp. Dans la baraque basse et
sombre dans laquelle on nous a menées se trouvaient des
châlits superposés à trois hauteurs ; il faisait nuit
; on entendait des bruits, des gémissement, et dans
l'obscurité je grimpe avec ma sur et mon amie sur
un châlit du haut où se trouvait une paillasse.
(On n'avait plus rien. Essayez d'imaginer une personne
qui vit dans un pays tant soit peu civilisé et qui se
trouve démunie de tout).
Nous étions " Juif puant " " stink jude
". On nous répétait : ceci n'est pas un camp de
repos mais un camp d'extermination.
A Auschwitz, on mourait beaucoup. On pouvait mourir de
faim, de froid, de dysenterie. On pouvait mourir de coups
de bâtions. On pouvait mourir à rester des journées
entières nues et debout en rangées de cinq pour des
appels. On pouvait mourir au travail. On pouvait mourir
gazées après une sélection. Auschwitz devait faire 40
km².
Ceux qui ont essayé de s'évader étaient repris même
huit jours après leur évasion grâce aux chiens-loups
et à l'aide des Polonais de la région ; les SS étaient
sûrs de retrouver ceux qui essayaient de s'évader. Il y
avait également les marécages ; Et il ne faut pas
oublier les numéros tatoués sur le bras, l'état
squelettique au bout de quelques jours et les chiffons
qui étaient les habits empêchaient les déportés de
passer inaperçus. Les évadés étaient pendus devant
tout le camp réuni en appel.
Je suis partie le 30 octobre en transport après une
sélection. Un pain pour quatre et carré de margarine.
Par 100 dans un wagon.
Le deuxième camp s'appelle Bergen-Belsen. On nous parque
dans de grandes tentes de cirque avec de la paille par
terre. Pas de nourriture. La nuit, une tempête a emmené
notre tente et on s'est trouvé dehors avec la couverture
sur le dos. Le lendemain on nous a mis dans des baraques
en bois.
Transport pour un camp de travail : usine d'aviation. Le
voyage en février a duré si longtemps que nous avions
tous les pieds gelés. Là nous sommes devenus des
squelettes vivants et pleins de poux sur tout le corps et
dans les vêtements. Beaucoup mouraient du typhus. On les
amenait au cimetière dans un cercueil et on ramenait le
cercueil vide pour les prochaines.
Transport à l'approche des Alliés : un voyage de quatre
jours et quatre nuits sans manger. Beaucoup de mortes
quand le train s'est arrêté.
C'était Theresienstadt à côté de Prague. On ne
travaillait pas, on continuait à mourir. Libérées par
l'Armée Rouge le 10 Mai 1945, cinq jours seulement
après l'armistice.
4 juin : retour en France par la Croix-Rouge en avion de
transport de troupes. Poids moyen : 35 Kg.
Je ne veux pas faire de sentiments. Mais je suis restée
marquée pour la vie et, quand je ferme les yeux
38 ans après, je vous vois là-bas dans ces enfers que
personne ne peut imaginer.
Nous savons comment sont morts nos parents. Nous savons
aussi que grand nombre de nos bourreaux vivent en paix
sans remords et impunis. Où est-elle la justice des
hommes ?
Ne dites surtout pas que le peuple allemand ne savait pas
; car ils savaient tous, beaucoup de camps étaient
à proximité des villages et des villes. Les déportés
squelettiques passaient en rangs serrés pour aller au
travail, et les Allemands étaient dans les rues et rien
ne les empêchait de vivre. Les civils allemands
travaillaient dans les camps et les soldats qui nous
gardaient rentraient en permission. Ne jamais oublier,
car l'oubli tuerait une deuxième fois.
A-t-on le droit de pardonner ? Non ! Qui nous donnerait
ce droit ?
Janine SILBERBERG Matricule A. 7102.
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